Discourt d'Edgar Faure

Le Dimanche 17 juin 1979, lors de l'inauguration de la statue du Sapeur Camember à Lure, Edgar Faure à prononcé ce discourt en l'honneur du Sapeur Camember et de Georges Colomb

 

 

 

Mesdames, Messieurs,

Après l’éloge prononcé par la Municipalité de Lure, après celui, si charmant et humoristique, de l’Université de Besançon, à laquelle je m’honore aussi d’ailleurs d’appartenir, après la voix éloquente et le discours spirituel de Madame Hélène Colomb, dont je connaissais depuis longtemps le talent, et dont j’ai lu hier soir, pour être dans l’atmosphère, l’excellent ouvrage consacré à « Papapa », j’ai été invité à représenter ici, moins le Conseil régional de Franche-Comté que l’Académie française ; et je suis très heureux d’apporter l’hommage de l’Académie française à votre illustre compatriote, car je dois dire qu’il aurait certainement mérité d’y entrer. Il est le fondateur d’un genre, d’un genre d’expression à la fois littéraire et artistique, la bande dessinée ; et plût au ciel que toutes les bandes dessinées, que nous voyons aujourd’hui partout, reflètent le même talent, aussi bien quant au dessin que quant au texte.

L’Académie française tient à recevoir en son sein des représentants des nouvelles activités artistiques. Ainsi, nous avions élu René Clair, le grand cinéaste, et récemment nous avons choisi Alain Decaux, comme représentant d’une branche d’expression qu’est la télévision ; de sorte que le siège de la bande dessinée est encore à pourvoir. Il y a une autre raison pour laquelle l’Académie française peut rendre hommage à Georges Colomb, à Christophe, et en même temps d’ailleurs au Sapeur Camember, c’est la maîtrise du style.

Je veux vous faire un aveu !

J’avais lu depuis longtemps La famille Fenouillard, je n’avais jamais lu Le Sapeur Camember ! Oui, oui, je suis franc ! C’est une confession publique ! L’autocritique en somme !

On m’a apporté le livre de Monsieur Paul-René Machin ; on m’a demandé de faire une préface. Je n’avais pas le temps de le lire ; j’ai fait la préface !

Mais, depuis je me suis rattrapé. J’ai lu d’abord le livre de Paul-René Machin, ensuite celui d’Hélène Colomb et hier soir……Cette nuit ! … A la préfecture de Besançon, bien que je fusse appesanti par le sommeil, j’ai ouvert le Sapeur Camember et je n’ai pas pu fermer l’œil jusqu’au moment où je l’ai terminé ! Donc ma connaissance (interruption due aux rires)… Je suis donc ici celui qui connaît le mieux cet ouvrage, car je l’ai lu cette nuit.

Et bien, c’est un chef-d’œuvre au point de vue de la langue. Des hommes comme Raymond Queneau, le célèbre membre de l’Académie Goncourt, sont en vérité des disciples de Christophe et du Sapeur Camember.

Vous allez me dire que c’est assez curieux que l’Académie française fasse l’éloge d’un style aussi bizarre que celui du Sapeur Camember ; mais ce style a sa logique, et en réalité il se place toujours dans la situation ; quand il emploie des mots grandioses et quand il dit des insectes au lieu d’extrinsèque, il y a toujours un rapport avec la situation, et en réalité Christophe est un artiste du Verbe ; et le Sapeur Camember, au fond, on se demande s’il ne fait pas exprès de s’inventer un langage. Car il ne faut pas oublier ceci, Mesdames et Messieurs, le Sapeur Camember était un homme cultivé. La preuve ! C’est qu’il connaissait l’artiste Raphaël, et quand il peignait les volets, en haut, dans la cuisine de Mademoiselle Victoire, il disait : Raphaël, tout de même, vous faites un métier sacrément difficile !

Donc Camember est un homme cultivé et en tout cas, Christophe, lui, était d’une culture extrême, d’une culture très fine. Ce qui frappe d’autre part, dans les situations qui comportent un comique puissant, c’est qu’il y a en même temps dans ces situations une philosophie profonde. Ce n’est pas seulement un instant pour rire. Ce qui est très remarquable, c’est la contre logique du dessin exprimée dans les aventures que décrit Christophe et notamment dans celle du Sapeur Camember. Ainsi vous remarquerez que le Sapeur Camember arrive en général au résultat qu’il poursuivait par des voies tout à fait insolites et bizarres. Par exemple quand le médecin lui a dit de suivre son ordonnance, il se précipite derrière le cheval que monte l’ordonnance du médecin ; mais ainsi, il transpire, et il est guéri ! Et dans une autre occasion, en faisant une autre course, il est mis en prison, et en prison il est guéri, de sorte que ses aventures se terminent toujours dans le sens le plus cocasse, mais d’une façon conforme à son destin.

Ce que je voudrais surtout retenir, parce qu’il faut tout de même que je m’adresse un peu à lui, je veux parler de l’auteur, oui, de même que je préface des ouvrages que je n’ai pas lus, mais que j’ai lus après ; que j’inaugure des statues que je n’ai pas vues, mais nous allons la voir ! Et je vous dis d’avance que je suis sûr que Madame Faure-Couty a énormément de talent d’ailleurs, regardez, Madame Faure-Couty a le même nom que moi, et moi d’autre part…..(rires)….Oui, oui c’est déjà un bon signe !…. et moi d’autre part, vous remarquerez que, quand on demande à Camember quel est son prénom, il dit que c’est un prénom qui commence par un F, et bien, si vous réfléchissez ! Alors on dit c’est François, c’est Frédéric, c’est Fernand ; non, non, il commence par un F que j’vous dis ! Ephraïm ! Ephraïm c’est un F, mais c’est un F qui est EF ! Donc EF c’est Edgar Faure, alors vous voyez le rapport ! Faure Couty, Ephraïm… (rires, applaudissements).

Eh bien maintenant parlons un peu du Sapeur Camember, car cet homme est sorti de l’œuvre de Georges Colomb ; mais il a eu sa vie personnelle ; l’homme que l’on crée échappe à son créateur, le héros de roman … Devant un pot, souvent dans le temps, je rencontrais Carco qui me disait ... (Il était entrain de composer son livre « Jésus la Caille »)… il me disait : Savez-vous ce qu’a fait Jésus la Caille ?. Il en était tout surpris ; pourtant c’était lui qui l’écrivait !

Alors je voudrais faire l’éloge de Camember, et attirer votre attention sur les principaux traits de son personnage.

Ce qui caractérise le Sapeur Camember au premier chef, c’est la sincérité. Ses réflexions saugrenues tiennent surtout au fait qu’en réalité il dit la vérité que les autres hésitent à dire. Ainsi quand on lui demande ce qu’il pense du portrait de la Colonelle, Victoire a dit il n’est pas très joli, c’est vraiment pas très joli ! Alors Camember rectifie ; il dit : Il n’est pas très joli le portrait de la Colonelle, mais il est bougrement ressemblant. Eh bien, ça, c’est de la sincérité !

C’est un homme qui est toujours discipliné avec ses supérieurs, mais il n’est pas courtisan ; il ne dit jamais un mot pour les séduire ; il ne manie pas (au figuré) la brosse à reluire, bien qu’il la manie au sens physique du terme.

Mais vous remarquerez encore cet extraordinaire humour. Quand il cire les bottes et les chaussures du Colonel, on croit que c’est par hasard et par bêtise qu’il lui donne une paire en mettant la botte de gauche à la bottine de droite ; et quand on lui dit qu’elle est dépareillée, il dit : mais l’autre est pareille pareillée !

Mais en réalité il l’a fait exprès ; et ainsi il ne s’humilie pas en brossant les chaussures puisqu’il s’amuse à se venger en les appareillant autrement.

C’est donc un homme sincère, spirituel, indépendant, un véritable tempérament français. Mais n’oublions pas aussi qu’il y a des côtés dans le Sapeur Camember sur lesquels on n’insiste pas, car le Sapeur est un homme simple et modeste. Mais le Sapeur Camember est un héros ! Il sauve son Colonel ! sur le champ de bataille ! Et c’est un homme bon et généreux ; il sauve un enfant dans une maison en flammes ! et il l’adopte ! C’est Victorin.

Le Sapeur Camember nous fait penser à un monde tranquille ; le monde de la fin du 19ème siècle était un monde tranquille, ce qui ne veut pas dire que c’était un monde heureux. Il y avait des tragédies dans les autres pays, mais nous ne les vivions pas. Il n’y avait pas cette intensité dramatique que nous rencontrons de nos jours. Mais nous sommes sûrs que dans les événements dramatiques, le Sapeur Camember et son inventeur, Christophe, auraient réagi non seulement avec lucidité mais avec courage, et qu’ils se seraient alors dressés contre tout ce qui menace le bonheur dans notre planète ; et à défaut de nous en donner davantage, ils nous ont donné un peu de bonheur par la joie, par le divertissement, par l’amusement de l’image.

Je voudrais maintenant associer au Sapeur Camember, je pense que c’est nécessaire, une figure qui est importante ; c’est la figure de Mademoiselle Victoire. Parce que Victoire, c’est d’abord un symbole, une victoire. Défendre Camember et Mademoiselle Victoire, c’est la victoire sur les méchants ; car ce sont des gens qui sont bons. C’est la victoire sur les raseurs ; c’est la victoire sur les pessimistes ; c’est la victoire sur les fanatiques.

Alors, je voudrais rendre ici hommage également à Mademoiselle Victoire, parce que la victoire, c’est non seulement un symbole, mais un charmant prénom féminin.

Beaucoup d’entre nous connaissent des Victoire, et moi particulièrement j’en connais une ! à laquelle je pense en ce moment.

Alors si vous le voulez bien, je terminerai mon propos en disant au nom de l’Académie française, qui ne m’a pas mandaté à cet effet (réflexion dans le style de Christophe), mais je vous assure que dans le prochain procès-verbal je ne serai pas désavoué !

Au nom donc de l’Académie française je vous dis : Vive Christophe ! Vive le Sapeur Camember ! Vive Mademoiselle Victoire ! Vive toutes les mademoiselles Victoire ! Et vive la victoire des Victoire !

Edgar FAURE